La fraternité est le parent pauvre de la devise. Elle n’apparaît pas dans la Déclaration de 1789, ne figure dans la devise officielle qu’à partir de 1848, et n’a été reconnue comme principe constitutionnel qu’en 2018. Pourtant, c’est elle qui donne sens aux deux autres : sans fraternité, la liberté devient chacun pour soi et l’égalité une simple règle de calcul. Valeur, contrainte, utopie : voici ce que la fraternité apporte, ce qu’elle exige et ce qu’elle promet.
À retenir
- La fraternité est absente de la Déclaration de 1789 ; elle entre dans la devise officielle en 1848.
- Elle a pris corps au XXe siècle sous forme de solidarité organisée : Sécurité sociale, minima sociaux, associations.
- Depuis 2018, le Conseil constitutionnel en fait un principe à valeur constitutionnelle, qui protège la liberté d’aider autrui.
Une absence dans la Déclaration de 1789
Le mot « fraternité » ne figure pas dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le texte de 1789 énumère des droits individuels ; la fraternité, elle, décrit un lien entre les personnes, qui ne se décrète pas aussi facilement.
La Déclaration en prépare pourtant le terrain. Son préambule vise « le bonheur de tous », son article 1er subordonne les distinctions sociales à « l’utilité commune », son article 12 institue la force publique « pour l’avantage de tous », et son article 13 crée une contribution commune. Le mot lui-même apparaît deux ans plus tard : la Constitution de 1791 prévoit des fêtes nationales pour « entretenir la fraternité entre les citoyens ».
L’idée circule pourtant dès la Révolution. En décembre 1790, Robespierre propose d’inscrire « Liberté, Égalité, Fraternité » sur les uniformes des gardes nationaux. La Déclaration de 1793 affirme que « les secours publics sont une dette sacrée ». Mais il faut attendre la Révolution de 1848 pour que la devise devienne officielle, puis la IIIe République pour qu’elle s’inscrive aux frontons des bâtiments publics.
Aujourd’hui, l’article 2 de la Constitution de 1958 dispose que la devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Une histoire en dates
| Date | Étape | Ce qu’elle a apporté |
|---|---|---|
| 1790 | Robespierre propose la devise | La fraternité rejoint la liberté et l’égalité dans le vocabulaire révolutionnaire |
| 1793 | Déclaration des droits de l’an I | Les secours publics deviennent une « dette sacrée » de la société |
| 1848 | Devise officielle de la IIe République | La fraternité associée à l’abolition de l’esclavage et au suffrage universel |
| 1898 | Loi sur les accidents du travail | Première grande forme de solidarité obligatoire |
| 1945 | Création de la Sécurité sociale | La fraternité devient une institution : chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins |
| 1946 | Préambule de la Constitution | La Nation proclame « la solidarité et l’égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales » |
| 1954 | Appel de l’abbé Pierre | L’hiver très froid réveille la solidarité envers les sans-abri |
| 1985 et 1988 | Restos du cœur ; revenu minimum d’insertion | La fraternité associative et la fraternité publique se complètent |
| 2018 | Décision du Conseil constitutionnel du 6 juillet | La fraternité devient un principe à valeur constitutionnelle |
La valeur : ce que la fraternité apporte
La fraternité est ce qui transforme une collection d’individus en une communauté. Elle ajoute aux droits une dimension que la loi ne peut pas créer seule : le souci des autres.
Elle a pris deux formes. La première est institutionnelle : la Sécurité sociale, les retraites par répartition, les minima sociaux ou l’impôt progressif organisent une solidarité entre générations, entre malades et bien-portants, entre riches et pauvres. La seconde est civique : les associations, le bénévolat, les pompiers volontaires, les dons du sang, qui reposent sur l’engagement libre de millions de personnes.
Enfin, la fraternité est le ciment des deux autres valeurs. L’historienne Mona Ozouf a montré comment la devise est née d’une tension : la liberté et l’égalité peuvent s’opposer, la fraternité les réconcilie en rappelant qu’elles se vivent ensemble.
La contrainte : ce que la fraternité exige
- Elle ne se décrète pas. On peut imposer l’égalité devant la loi ; on ne peut pas imposer l’affection ou la générosité. C’est pourquoi la fraternité passe soit par la solidarité obligatoire, impôts et cotisations, soit par l’engagement volontaire.
- Elle a un coût. La protection sociale représente environ un tiers de la richesse nationale. Son financement, à l’heure des déficits et du vieillissement, est au cœur de toutes les campagnes électorales.
- Elle pose la question de ses frontières. Fraternité avec qui ? Entre citoyens, entre habitants, ou avec tout être humain ? En 2018, le Conseil constitutionnel, saisi après des poursuites contre l’agriculteur Cédric Herrou, qui avait aidé des migrants à la frontière italienne, a jugé que le principe de fraternité implique « la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour ». Il a aussi précisé que cette liberté doit être conciliée avec la lutte contre l’immigration irrégulière.
- Elle peut se refermer. Mal comprise, la fraternité peut devenir solidarité de clan ou de communauté, au détriment de l’universel. La fraternité républicaine, au contraire, se veut ouverte.
L’utopie : ce que la fraternité promet
Victor Hugo rêvait des « États-Unis d’Europe » et d’une fraternité universelle entre les peuples. Le philosophe Régis Debray a consacré en 2009 un essai, Le Moment fraternité, à cette valeur qu’il jugeait à la fois la plus négligée et la plus nécessaire de la devise.
L’utopie fraternelle, c’est une société où nul n’est abandonné : ni le malade, ni le chômeur, ni la personne âgée isolée, ni l’étranger en détresse. C’est aussi une société où l’on se parle malgré les désaccords, où l’adversaire politique n’est pas un ennemi. À l’heure des réseaux sociaux et de la polarisation, cette dimension civique de la fraternité retrouve une actualité particulière.
La fraternité dans le débat de 2027
- La solidarité entre générations : financement des retraites et de la dépendance, partage de l’effort entre actifs et retraités (Retraites).
- La solidarité envers les plus fragiles : niveau du RSA et contreparties, minima sociaux, accès aux soins (Santé).
- La fraternité et l’accueil : de la « remégration » à la régularisation, les candidats répondent très différemment à la question des frontières de la fraternité (Immigration).
- La fraternité civique : service national, engagement associatif, débat démocratique apaisé.
Les huit visages de la fraternité
Chaque page part de ce que la Déclaration de 1789 dit, ou ne dit pas :
- Principe de fraternité
- Solidarité nationale
- Sécurité sociale
- Solidarité entre générations
- Hospitalité et accueil
- Engagement et vie associative
- Laïcité et vivre-ensemble
- Fraternité entre les peuples
Pour aller plus loin
- Liberté : la première promesse de la République, et ses limites
- Égalité : un principe universel, une promesse inachevée
- Présidentielle 2027 : le guide des candidats
Dernière mise à jour : 28 octobre 2026.